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20/05/2016

EURO 2016 – Petits ponts et grandes responsabilités pour le secteur public

Il y a six ans à Genève, le 28 mai 2010, le comité exécutif de l’UEFA annonçait son verdict :

« La France a été désignée organisatrice de l'UEFA EURO 2016 »

La France ? L’Etat ? La Fédération Française de Football ? Quels enjeux ? Quelles externalités ? Quelles difficultés ? Quelle gouvernance ? 

Dans cet article, Sia Partners fait le point pour aider à mieux comprendre cet événement sportif majeur et ses impacts pour les acteurs publics et les citoyens. Sans apporter de réponse définitive qui n’existe pas, notre ambition est de contribuer au débat public et à la réflexion autour d’un des principaux événements de l’année 2016. N’hésitez pas à réagir ! 

Pourquoi organiser l’Euro ?

Pour essayer de comprendre les motivations de la France à organiser l’Euro 2016, il est intéressant de revenir quelques années en arrière et de jeter un œil sur son dossier de candidature[1].

Soutien de la candidature française

Qui a dit pour soutenir la candidature française : "Nous, nous pensons en France que le sport c'est une réponse à la crise. C'est justement parce qu'il y a une crise, qu'il y a des problèmes, qu'il faut mobiliser tout un pays vers l'organisation de grands événements."

Nicolas Sarkozy

Michel Platini

Chantal Jouanno

Youri Djorkaeff

 

 

 

 

Au moment de confirmer sa candidature en février 2009, la crise affecte profondément l’économie française. En promettant de lourds investissements sur le long terme (de 2010 à 2016), des flux touristiques importants et une belle vitrine pour le pays, l’organisation de l’Euro constituait une opportunité pour participer à la relance de l’économie nationale.

Mais en regardant le dossier de candidature, ces raisons économiques n’apparaissent pas.

Promotion des valeurs républicaines (le « vivre ensemble »), modernisation des stades et des infrastructures de transports, mise en valeur du patrimoine français… les arguments ne manquent pas mais sont pour la plupart immesurables. Le Centre de Droit et d’Economie du Sport (CDES[2].) avance même la justification de la désutilité sociale évitée. Accueillir l’Euro 2016 en France permettrait d’augmenter le nombre de licenciés dans les clubs de football et ainsi de baisser « les coûts inhérents aux problèmes de santé, à l’absentéisme professionnel… ».

Pour les grands événements sportifs, et comme le souligne Wladimir Andreff[3], les études ne sont jamais menées après l’organisation des compétitions. Les études socio-économiques, les dossiers de candidatures sont des analyses a priori cherchant à justifier les efforts mis en œuvre pour devenir pays hôte. Les mêmes arguments sont avancés pour toutes les coupes du monde et les jeux olympiques (hausse du tourisme, relance économique grâce aux grands travaux promis, amélioration du moral des populations…) mais aucune étude sérieuse, aucune méthodologie adaptée ne permet de confirmer a posteriori l’intérêt d’héberger une grande compétition sportive.

Avant de regarder plus attentivement les liens de l’Euro 2016 avec le secteur public français, il est donc important de souligner que le retour sur investissement d’une telle compétition n’est pas mesurable même si les externalités positives sont presque certaines. Le prestige, la fierté, les souvenirs heureux qu’un pays peut avoir après l’organisation d’une compétition comme la coupe du monde 1998 ne sont pas des indicateurs fiables, des facteurs clés de succès classiques.

Dans le cas de l’Euro 2016, nous allons voir que le pari de la France est risqué car les rapports de force sont défavorables aux responsables nationaux.

Un rapport de force inégal avec l’UEFA

En 1998, la Cour des Comptes avait tenté l’exercice de tirer un bilan de l’organisation de la coupe du monde et expliqué clairement, comme nous l’avons vu dans le paragraphe précédent, que «le bilan financier de l'opération ne pouvait être établi avec précision». Dans son rapport[4],  il est intéressant de s’attarder cependant sur les conclusions concernant l’organisation :

"La Cour constate qu’une partie des erreurs commises dans l’organisation de la coupe du monde de football en 1998 résulte du fait que n’a pas été suffisamment prise en compte […] une situation où les rapports de force entre la FIFA, d’une part, et les responsables nationaux, d’autre part, sont défavorables à ces derniers."

Le rapport recommande aussi que « l’État ne se laisse pas enfermer dans la position de solliciteur qui est d’abord la sienne et qu’avant même que son territoire soit choisi, il ait conduit l’ensemble des études qui lui permettront d’appréhender la portée des engagements qu’il prend ».

:

Responsabilités

 

Pour les thèmes suivants, qui de l'UEFA ou de la France est responsable ?

 

L'accueil des visiteurs et des supporters est de la responsabilité de...

L'UEFA

La France

L'organisation technique et logistique est de la responsabilité de...

l'UEFA

la France

La mise à disposition des stades et des infrastructures est de la responsabilité de...

l'UEFA

la France

La promotion de l'événement est de la responsabilité de...

l'UEFA

la France

La commercialisation et la gestion des droits est de la responsabilité de...

l'UEFA

la France

Youri Djorkaeff

Vous n'avez rien compris !

 

Lire l'article pourrait vous être utile pour comprendre les responsabilités de chacun.

 

Ce n'est pas terrible...

Les responsabilités des acteurs de l'Euro 2016 n'ont plus de secret pour vous

 

Bravo !

 

 

 

A quelques jours du match d’ouverture de l’Euro 2016, la France ne semble cependant pas avoir tiré les enseignements de ce rapport. Ainsi, le Président de la commission des finances de l’Assemblée nationale, Gilles Carrez (Les Républicains), disait le 26 novembre 2014[5] :

"On a donné à l’UEFA, pour l’Euro 2016, une place qui n’aurait pas dû lui revenir. (...) Le vrai problème, c’est que nous avons perdu la main, en quelque sorte, sur l’organisation de cette coupe d’Europe."

 

Un coup d’œil à l’organigramme de l’organisation de la compétition permet de comprendre ce constat :

Figure 2 – Extrait  du dossier de presse de l’Euro 2016[6]

Au secteur public reviennent les contraintes (sécurité, transport et accueil des supporters, conformité des infrastructures…) et à l’UEFA l’organisation sportive et la commercialisation de l’événement. Sur le plan touristique, le déséquilibre est important à souligner : les partenaires du secteur public ont la charge de la « promotion du pays-hôte et des villes-hôtes » et ceux du domaine sportif de la « promotion de l’événement ». Notons aussi que Euro 2016 SAS est détenue à 95% par l’UEFA et à 5% par la Fédération française de football (FFF).

Du point de vue de l’UEFA, l’Euro 2016 n’est donc rien d’autre que la compétition entre les sélections nationales alors que du point de vue de la France, l’événement recouvre aussi les aspects touristiques, sécuritaires, législatifs et les problématiques de transport. En parlant de l’organisation de l’Euro 2016, il faut donc être conscient que la France n’est que l’hôte de l’événement : elle reçoit l’UEFA et ses sélections nationales et c’est à elle de trouver comment mettre en valeur, comment mettre à son profit la compétition. 

Finances – l’impossible calcul du ROI

Les discussions sur l’organisation de l’Euro 2016 ont souvent tourné autour de ses coûts.

Les coûts de l'Euro 2016

 

Saurez-vous déterminer les dépenses liées à l'organisation de l'Euro 2016 ?

 

Les sociétés organisatrices de l’Euro 2016 sont exonérées de leur impôt sur les bénéfices, des cotisations sociales et de la taxe d’apprentissage. Quel montant cela représente-t-il ?

100 millions d'euros

200 millions d'euros

300 millions d'euros

400 millions d’euros

Sur les 2 milliards d'euros prévus pour la modernisation des stades et pour rénovation de leurs accès, quelle est la part prise en charge par les entreprises privées ?

0,5 milliard d'euros

1 milliard d'euros

1,5 milliard d'euros

2 milliards d'euros

A combien est estimé le coût de la sécurité pour l'Euro 2016 ?

2,4 millions d'euros

24 millions d'euros

240 millions d'euros

241 millions d'euros

Quel est le panier moyen de dépenses d'un spectateur dans un stade ?

153 euros

253 euros

303 euros

353 euros

Quel est le montant des droits TV de la compétition ?

1 milliard d'euros

1,5 milliard d'euros

2 milliards d'euros

3 milliards d'euros

Si l'on considère que le transfert de Youri Djorkaeff coûta 5,8 millions d'euros à l'Inter de Milan, à combien de Youri Djorkaeff environ le budget de la Fan Zone de Paris correspond-il ?

1

3

10

15

Votre score n'est pas top...

 

...n'hésitez pas à lire l'article pour vous faire une idée des coûts de la compétition.

 

Félicitations !

 

Vous semblez maîtriser les coûts de la compétition ! Bravo !

 

 

 

En 2014, une première polémique sur les finances de l’Euro 2016 apparut.  La France, mais c’était un engagement pris dans son dossier de candidature pour renforcer sa compétitivité, décida d’exonérer les sociétés organisatrices de l’Euro 2016 de leur impôt sur les bénéfices, des cotisations sociales et de la taxe d’apprentissage. Au total, ce sont près de 200 millions d’euros[7] auxquels elle a sciemment renoncé.

Sans compter ce manque à gagner, et à cause du montage de l’événement avec l’UEFA tel que nous l’avons vu plus haut, il apparaît que les coûts supportés par la France devraient, au moins à court terme, être supérieurs aux retombées.

Du côté des dépenses, 2 milliards d'euros d'investissements[8] sont prévus (1,6 milliard pour les stades et 400 millions pour l'accès et les transports) :

 

Parmi les autres dépenses imputables au secteur public, seuls les chiffres concernant la sécurité[9] ont été publiés.

 

Le financement public de la compétition serait donc supérieur au milliard d’euros.

Pour remettre en perspective ces chiffres, il est intéressant de les comparer aux dépenses d’organisation et des spectateurs.

 

L’impact économique national correspondant au cumul des apports financiers potentiels en provenance d’acteurs étrangers (et des acteurs étrangers uniquement) est ainsi estimé à 1,4 milliard d’euros (788 millions de dépenses par les spectateurs, 180 millions de TVA et 478 millions de dépenses d’organisation).

En ne raisonnant que sur la période de la compétition (du 10 juin au 10 juillet 2016) et en faisant la différence entre les dépenses publiques françaises et les apports étrangers, la balance semble positive : + 400 millions. Ce calcul simpliste a l’avantage de mettre en évidence les retombées importantes que peut générer un aussi grand événement sportif.

Pour avoir une vision globale des enjeux financiers de la compétition,  il faut aussi regarder les recettes qui s’élèvent à près de 2 milliards d’euros [10] (1 milliard de droits TV, 400 millions de sponsoring, 250 millions de billetterie, 250 millions en hospitalités). Mais la France n’est pas concernée par ces revenus. C’est l’UEFA, grâce à la structure juridique mise en place et que nous avons vue dans la partie précédente, qui touchera le pactole.

D’un point de vue financier, il faut donc faire attention à distinguer les recettes de la compétition auxquelles la France ne participe pas des investissements consentis pour assurer l’événement et qui profiteront au pays pour plusieurs années.

C’est là la limite d’un calcul du retour sur investissement pour l’Euro 2016 et il faudra mesurer dans quelques années l’impact des rénovations sur la fréquentation des stades, les retombées économiques locales réalisées grâce aux nouveaux aménagements urbains, l’influence du résultat de la compétition sur le tourisme…

Le pari politique

"Nous ne pouvons pas l'accepter. Le football, c'est pour le peuple, pour la jeunesse, pour donner de l'émotion et de l'espoir. Nous n'accepterons jamais qu'il soit utilisé à des fins politiques."                                                                                                           Sepp BLATTER, ancien Président de la FIFA

 

Dans le sport en général et dans le football en particulier, une opinion très répandue est que les joueurs et les dirigeants ne doivent pas revendiquer d’opinion politique. Les influences politiques sont considérées comme extérieures à ce sport.

Mais inversement, le football peut-il avoir une influence sur l’action politique ? En France, il suffit de regarder les côtes de confiance de l’exécutif durant l’été 1998[11] pour comprendre que le football peut devenir un formidable outil de récupération politique. Lionel Jospin et Jacques Chirac ont tous les deux gagné 11 points de confiance entre mai et août 1998, soit un mois avant et un mois après la coupe du monde organisée et remportée par la France. Comment expliquer que le Premier Ministre français et le Président de la République aient profité d’un tel rebond de popularité ? Grâce au 3-0 contre le Brésil ?

 

En regardant l’évolution des côtes de confiance sur toutes les grandes compétitions de football (Euro et coupes du monde) depuis 1990, on ne trouve aucune autre évolution aussi forte. Il est tentant, à l’heure de voir la France accueillir une nouvelle grande compétition de football de prédire qu’une victoire des bleus profiterait au couple exécutif.

La coupe du monde 1998 fut-elle à l'origine du gain de popularité de l'exécutif pendant l'été 1998 ?

 

 

La « récupération politique » du football en France n’est pas tant une action du politique pour orienter le football vers une certaine vision de la société mais plutôt une intervention politique qui va utiliser le football pour valoriser son image. La personnalité politique peut faire comprendre qu’elle a vécu les mêmes émotions que le simple supporter (on ne résiste pas à la tentation de revoir Jacques Chirac faire semblant de scander le nom des joueurs en 1998) et en prenant comme référence l’équipe nationale et non le club d’une ville, les risques de susciter des clivages sont faibles.

Le Président de la République, François Hollande, a déjà prévu d’assister à tous les matchs de l’équipe de France (donc au moins les trois matchs de poule) et à la finale, quel que soit le parcours des Bleus. Sa présence est aussi attendue auprès du Président du Conseil des Ministres italien et du Premier Ministre portugais pour les accompagner dans les stades auprès de leurs sélections nationales. En comptant sa visite au centre d’entraînement de l’équipe de France de Clairefontaine, ce sont donc au minimum sept déplacements en trente jours qui sont prévus dans le cadre de l’Euro 2016.

Une compétition réussie pour la France est ainsi une formidable opportunité pour l’exécutif français de se montrer visible et de redorer son image. Mais comment juger de la réussite de l’Euro 2016 pour la France ? Par le parcours sportif de l’équipe entraînée par Didier Deschamps ? En partie seulement. Les discussions des derniers mois portent plutôt sur la capacité de la France à assurer la sécurité de l’événement.

 

L’obsession de la sécurité

La sécurité des stades et des « fan zones » est de la responsabilité des villes organisatrices. Et très récemment, en avril, le budget pour la sécurité des "fan zones" a été doublé dans la précipitation, passant de 12 à 24 millions d'euros[12]. Les villes ont dû passer des contrats avec des sociétés privées dans l’urgence, accélérant les formations et le recrutement des 12 000 à 13 000 agents qui seront postés dans les stades, auprès des équipes, et dans les « fan zones ».

En prenant l’exemple de la « fan zone » de Paris[13] qui cristallise l’essentiel des risques, ce sont 350 agents et 30 caméras de surveillance qui devront assurer la sécurité des 92 000 supporters qui pourront s’amasser sur le Champ de Mars. Plus grande « fan zone » des dix villes hôtes, son budget global (et pas seulement pour la sécurité) est estimé à 16 M€ et la ville de Paris devra en financer près de la moitié.

"La sécurité elle sera maximale, c'est un devoir pour l'Etat à l'égard de tous ceux qui auront choisi de venir en France en juin prochain et nous ne transigerons jamais sur le respect des règles".                                                                                                        François Hollande, Président de la République

 

Si donc le thème de la sécurité revient inlassablement dans les discussions ces derniers jours, son coût est à relativiser tant les retombées attendues au niveau local sont importantes. A Paris, le CDES[14] estime que les cinq matchs de l’Euro devraient générer 161 millions d’euros de retombées économiques. De quoi couvrir largement les dépenses de sécurité.

 

Et après ?

Dans un rapport de force inégal avec l’UEFA qui empochera l’essentiel des recettes de la compétition sans en assumer toutes les responsabilités, la réussite du tournoi pour la France tiendra dans sa capacité à en assurer la sécurité et à justifier sur le long terme les efforts financiers et humains fournis pour rénover ses stades et leurs moyens d’accès.

Pour rassurer les pouvoirs publics et les dirigeants de l’UEFA, nous pouvons cependant rappeler que l’Euro 2016 est avant tout une compétition sportive et que, dès le 10 juin, les discussions ne seront plus sur les finances de la compétition ou sur les mesures de sécurité. Les extérieurs du pied de Luka Modric, les sorties de Manuel Neuer et, rêvons un peu, le quadruplé de Christophe Jallet en finale alimenteront l’essentiel des débats. 

Combien de buts marquera Christophe Jallet en finale de l'Euro 2016 ?

La France ne se qualifiera pas pour la finale.

Il restera muet en finale

Il marquera un but

Il marquera au moins deux buts

 

 

 


[1] Dossier de synthèse téléchargeable ici

[2] CDES, Etude d'impact ex-anté / novembre 2014

[3] Mondialisation économique du sport, Wladimir ANDREFF, éditions De Boeck, 2012

[4] Rapport de la Cour des Comptes, "L'organisation de la coupe du monde 1998"

[5] Assemblée Nationale, Compte-rendu de la Commission des Finances, de l'économie générale et du contrôle budgétaire, séance du 26 novembre 2014

[6] Dossier de presse UEFA de mars 2016

[7] Article Médiapart, "Comment la France est devenue un paradis fiscal pour l'UEFA", décembre 2014

[8] CDES, Etude d'impact ex-anté / novembre 2014

[9] Article France TV Info, "Euro 2016 : le budget pour la sécurisation des "fan zones" est doublé", avril 2016

[10] Article Le Figaro Sport 24, "L'Euro 2016 sur de bons rails", juin 2015

[11] Site TNS SOFRES, Cote de popularité de Jacques Chirac

[12] Article France TV Info, "Euro 2016 : le budget pour la sécurisation des "fan zones" est doublé", avril 2016

[13] Article Le Parisien, "EURO 2016 : voici la fan-zone de Paris !", mai 2016

[14] CDES, Etude d'impact ex-anté / novembre 2014

2 commentaires
Jean-Philippe le 05/26/2016 pm31 17h45

Un des articles les plus éclairants sur l'événement. Merci !

Brieuc le 05/30/2016 am31 10h49

Super article !

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