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02/06/2014

Effet de mode ou mal du siècle : les risques psychosociaux, enquête sur le phénomène des années 2010 (2/2)

Tabous dans les années 90, l'avènement des RPS dans les années 2000 a permis la diffusion d'une culture de prévention que la résurgence des suicides[1] sur le lieu de travail bouscule de plein fouet. Politiques de prévention inefficaces ou dégradation structurelle des conditions de travail : dans l'attente de l'enquête exhaustive que le COCT[2]a appelé de ses vœoeux pour 2015, Sia Partners fait le point sur les données disponibles dans ce deuxième opus consacré aux risques psychosociaux (voir partie 1)

Certes, le pessimisme ambiant se lit à l'aune des 68% de français qui témoignent en 2013 de la dégradation des conditions de travail[3]. Pour se prémunir du biais que pourrait induire l'effet médiatique des RPS, c'est sur l'enquête SUMER de la DARES que nous fonderons nos premières observations, tant pour l'ampleur de l'échantillon - 48 000 salariés - que par l'utilisation du modèle statistiquement éprouvé de Karasek.

Entre 2003 et 2010, la combinaison de l’augmentation de la demande psychologique, en partie due à l’accroissement de l’intensification du travail et la relative diminution de la latitude décisionnelle concluent à une évolution défavorable de l’indicateur « job-strain » ou tension au travail.

Fig. 1 : Score de Karasek pour la demande psychologique et la latitude décisionnelle, DARES 2012[4]

Allons plus loin : les facteurs de RPS, regroupés en 6 catégories[5], offrent une lecture approfondie de ce score au regard de la conjoncture économique actuelle. Ainsi, l’insécurité des emplois et des carrières progresse dans tous les pays européens, impactant les exigences excessives de travail. Les salariés sont de plus en plus nombreux à considérer une possible perte d’emploi dans les six prochains mois, 14% en moyenne en 2005 pour 16% en 2010, avec des disparités importantes sur les populations cadres et professions intermédiaires qualifiées[6]. Si l’augmentation de la charge émotionnelle est liée à la progression de l’emploi tertiaire et notamment des emplois en contact avec le public, c’est l’accroissement non négligeable des agressions et des comportements hostiles qu’il faut souligner. Un exemple : l’Observatoire national des violences en milieu de santé (ONVS) recense depuis 2005 une augmentation de plus de 100% des déclarations concernant des actes de violence, ce qui reste significatif en dépit de l’élargissement de l’échantillon des établissements couverts. Bien que l’on ne dispose encore d’aucune donnée sur les conflits de valeur, le recul de l’autonomie constaté par SUMER conjugué à la dégradation du climat de travail dans son ensemble laisse supposer une augmentation de cet indicateur[7]. Seul le soutien social reste stable.

C’est donc l’ensemble des éléments relatifs au cadre de travail qui paraissent subir une relative détérioration alors même que les avancées en santé et sécurité connaissent un indéniable succès, à l’instar de la baisse continue du taux de fréquence des accidents de travail entre 1990 et 2010[8]. De là à conclure une aggravation des troubles constatés auprès des salariés, il n’y a qu’un pas que nous franchissons sur la base des conclusions EVREST[9]. Toutes catégories d’emploi confondues, les indicateurs lassitude et fatigue, anxiété et nervosité ainsi que les troubles du sommeil sont en légère augmentation entre 2009 et 2012. Il faudra attendre les prochaines éditions de cette vaste enquête pour confirmer ou infirmer cette tendance sur le moyen terme.

La population des cadres, fortement exposée, stigmatise de la manière la plus criante l’impact de cette dégradation. Propulsés au rang de « premier acteurs de santé » par le rapport Lachmann, Larose et Penicaud [10], ils sont en moyenne 77% à considérer le seul alourdissement de la charge de travail entre 2003 et 2012[11]. Aussi l’ANI d’octobre 2013 concernant la fonction publique[12] vient-il rétablir l’équilibre : « Si, de par leur place et leur rôle dans les services, les encadrants peuvent participer à la prévention des risques psychosociaux, ils peuvent aussi eux-mêmes y être exposés. » Elément positif : la tendance serait néanmoins à une légère diminution de la pression psychologique, tant perçue (sondage pré-cité) que mesurée par EVREST. Il n’en reste pas moins qu’elle concerne 28,8% des cadres contre une moyenne de 24,5% des salariés[13]. Ce résultat est en adéquation avec les constatations un peu plus anciennes de Michel Gollac et Frédéric de Coninck : « la multiplication des indicateurs et des situations enquêtées construit un tableau d’ensemble d’où il ressort que, pour les salariés eux-mêmes, les voies par lesquelles l’intensification se produit ne sont pas toujours claires, mais le sentiment d’être pressé (dans tous les sens du terme) se développe sans aucun doute[14] »

Enfin, une étude récente de la DARES[15] permet d’ébaucher les profils des collaborateurs en fonction du type d’exposition aux risques psychosociaux. Fondée sur les données de l’enquête Santé et Itinéraire Professionnels 2010, l’enquête conclue que 9% des salariés seraient sur-exposés (insécurité de la relation de travail, manque d’intérêt, de reconnaissance et dégradation des rapports sociaux) pour 28% qui, à l’inverse, sont faiblement exposés. Ce sont les valeurs médianes qui nous en disent plus long sur la mesure des risques psychosociaux puisque certains collaborateurs, malgré un manque de reconnaissance de la hiérarchie, témoignent d’un soutien social suffisant (collègues ou IRP) pour ne pas se sentir à risque (19%). L’enquête Technologia[16] serait ici à rapprocher des 15% de salariés sous-pression, bien sûr sans oublier que ce constat ne se fonde que sur un seul type de risque.

Fig. 3 : Répartition des salariés selon leur profil d’exposition aux risques psychosociaux, DARES 2014[17]

Plus qu’un effet de mode, la progression des risques psychosociaux sur la population française adresse la difficile question de la remise en cause de notre conception du monde du travail. Loin de l’opposition manichéenne du couple performance / santé au travail, Sia Partners est convaincu de la nécessité de replacer la prévention des risques-psychosociaux au cœur des objectifs de performance de l’entreprise. Car au-delà du cliché, les risques psychosociaux ne sont finalement que la conséquence d’une organisation du travail à repenser dans un contexte économique et sociétal où les français demeurent plus que jamais attachés à la valeur du travail.

 


[1] L’ANACT estime à 300 ou 400 le nombre de suicides en France liés au travail

[2] Gollac Michel, Bodier Marceline, Mesurer les facteurs psychosociaux de risque au travail pour les maîtriser. Rapport du collège d’expertise sur le suivi des RPS au travail réuni à la demande du ministre du travail et des affaires sociales, Paris, 2011

[3] Sondage TNS SOFRES pour l’ANACT, à l’occasion de la 10ème Semaine de la Qualité de Vie au Travail, Juin 2013

[4] DARES, L’évolution des risques professionnels dans le secteur privé entre 1994 et 2010 : premiers résultats de l’enquête SUMER, DARES Analyses, Mars 2012, numéro 23

[5] Gollac Michel, Bodier Marceline, op-cit

[6] Eurofound, Changes over time – First findings from the fifth European Working Conditions Survey, Dublin 2010

[7] Brunet, Sylvie, La prévention des risques psychosociaux, Rapport CESE 2013

[8] INRS, Evolution du taux de fréquence des accidents du travail, statistiques 2010.

[9] EVolutions et RElations en Santé au Travail, dispositif de veille pluridisciplinaire en santé au travail, en partenariat avec l’ANACT, le CEE, l’ANSES, le CISME, EADS, EDF, ISTNF et l’Université de Lille 2.

[10] Lachmann Henri, Larose Christian, Pénicaud Muriel, Bien-être et efficacité au travail – 10 propositions pour améliorer la santé psychologique au travail. Rapport fait à la demande du Premier ministre, février 2010

[11] CFE-CGC, Baromètre stress, conditions de travail et « qualité de vie au travail », données mars 2004 à septembre 2012

[12] Protocole d’accord cadre relatif à la prévention des risques psychosociaux (RPS) dans la fonction publique, signé le 22 octobre 2013 par la ministre avec les représentants des organisations syndicales et des employeurs publics.

[13] EVREST Rapport descriptif national 2011-2012, version corrigée septembre 2013 et éditions antérieures

[14] De Coninck F, Gollac M. 2006. L’intensification du travail : de quoi parle-t-on ? Dans P. Askenazy, D. Cartron, F. De Coninck, M. Gollac, Organisation et intensité du travail, Toulouse, Octarès)

[15] DARES, Les risques psychosociaux au travail : un panorama d’après l’enquête Santé et Itinéraire Professionnel 2010, DARES Analyses, Avril 2014, numéro 31

[16] Technologia, Etude clinique et organisationnelle permettant de définir et de quantifier ce qu’on appelle communément le burn- out, Paris, Janvier 2014

[17] DARES, L’évolution des risques professionnels dans le secteur privé entre 1994 et 2010 : premiers résultats de l’enquête SUMER, DARES Analyses, Mars 2012, numéro 23

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