• Print
  • Decrease text size
  • Reset text size
  • Larger text size
25/05/2018

Et si on faisait rimer IA et Intelligent Armies ? (2/2)

"Non Sire, c'est une révolution"

Le 14 juillet 1789, on informe le roi que la Bastille est prise. « C’est une révolte ? » demande Louis XVI.  « Non Sire, c’est une révolution » s’entend-il répondre. Bien plus qu’une évolution, l’intelligence artificielle est aussi une révolution, une rupture technologique majeure qu’il convient de ne pas sous-estimer, une révolution dont il faut mesurer toute l’ampleur et tout l’impact.

Cet article est la suite de celui-ci.

Une organisation structurante à structurer : l’IA est un potentiel qu’il convient d’intégrer de manière cohérente à tous les niveaux du ministère.

L’intelligence artificielle implique un bouleversement du modèle capacitaire des armées, habitué encore à une innovation incrémentale plus qu’à une innovation de rupture : si les grands programmes d’armement de la DGA s’étalaient parfois sur des dizaines d’années, il est évident que l’intelligence artificielle implique une rapidité de réponse et d’investissement bien plus importante.

De fait, il n’y a pas d’innovation possible sans intégration optimale et organisée. L’intégration de l’IA s’entend tant d’un point de vue horizontal (entre les différentes armées : terre, air, mer, cyber, espace) que vertical (tout au long de la chaîne de décision : état-major, renseignement, unités combattantes, etc.). Cette intégration nécessite une organisation claire, fluide et lisible par l’ensemble des écosystèmes liés à l’IA. La gouvernance de l’intelligence artificielle au sein du ministère et au niveau des relations avec les acteurs privés qui y investissent est un enjeu majeur et incontournable qui exige une remise en cause de l’organisation :

  • Institutionnelle puisqu’il faut sensibiliser l’ensemble du ministère aux enjeux et aux applications de l’IA et acculturer les élites aux enjeux du numérique et de l’intelligence artificielle en particulier.
  • Infrastructurelle pour disposer des bons réseaux interopérables, sécurisés avec les bons débits pour innerver les chaînes opérationnelles au bon niveau, avec des cloisonnements opératoires.
  • Réglementaire pour réfléchir sur la classification des données et leur partage au sein même du ministère. Pour passer du « droit d’en connaitre » au « devoir de partager ».

Dans cette logique, la ministre des armées Florence Parly a annoncé la création d’une agence de l’innovation de défense en mars 2018[1], sous la houlette de la DGA. Doté de 100 millions d’euros, elle aura une appétence toute particulière pour l’IA et sera en lien permanent avec la Direction Générale pour le Numérique (DGNUM), nouvelle appellation de la DGSIC. Cette double tutelle DGA / DGNUM a pour ambition de favoriser la diffusion de l’innovation au sein des différentes entités du ministère dans une logique de convergence et de transversalité à même de casser les « silos » propres à cette institution historique et parfois conservatrice qu’est le ministère des Armées.

Une irrigation réfléchie du numérique : l’IA est aussi un outil au service du métier qui le remet en question tout autant qu’il le soutient.

L’intelligence artificielle est une affaire d’hommes et d’organisation avant d’être une affaire de technique ou de technologies. Dans un premier temps, l’IA est un bouleversement. Elle exige l’émergence d’une véritable armée numérique et connectée, capable d’intégrer en permanence les différentes innovations décidées et mises en œuvre. Mais l’intelligence artificielle ne se résume pas à l’image d’Epinal du changement et de la transformation. Par son truchement, elle peut permettre de relever les défis RH auxquels sont confrontées les armées et d’améliorer le métier du soldat.

L’IA est donc bicéphale quand on l’appréhende au niveau métier :

  • La volonté d’investir dans l’IA nécessite un questionnement de la stratégie métiers afin de cultiver une ressource humaine adaptée et de bâtir une réelle efficience opérationnelle. L’intelligence artificielle exige une réflexion RH, tant au niveau de l’accompagnement des carrières que du mode de recrutement, de formation et du système de rémunérations. L’Enquête BMO (besoin de main d’œuvre) de Pôle Emploi affirme que près de 60% des projets de recrutement en informatique/numérique sont jugés « difficiles » par les recruteurs[2]. Le ministère des Armées n’est et ne sera évidemment pas épargné par cet enjeu clef de toute politique d’innovation. Cette acquisition des bonnes compétences et leur fidélisation est le défi majeur de la fonction RH des armées si elle veut intégrer l’ensemble des capacités liées à l’IA à un niveau suffisant pour la maitriser. A ce titre, le lycée militaire de Saint-Cyr l’Ecole a créé en 2017 un BTS dédié à la cyber[3]. L’adéquation entre l’ambition de mise en œuvre d’une IA militaire et une ressource humaine adaptée, compétente et formée passe par une vraie politique de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (GPEEC) et par des politiques de fidélisation et de contrats (civil ou militaire) réfléchies en amont. 
  • L’IA est aussi une réponse technologique aux défis humains auxquels les armées sont confrontées aujourd’hui. Face à une violence toujours plus prégnante sur les théâtres d’opération, l’IA peut être un moyen de protection pour les soldats et pour ceux qui suivent leurs missions au quotidien. L’analyse de contenus vidéos visuellement violents par une machine permettrait d’en limiter l’exposition à l’œil humain par exemple. Ou encore, le traitement intelligent de la donnée pourrait accélérer la boucle décisionnelle sur le champ de bataille en transformant les processus du Command & Control (C2). L’IA permettrait en effet aux unités d’être renseignées en temps réel, de mieux dissiper le brouillard informationnel pour prendre les bonnes décisions « right place, right time ». Dans ce cas, l’IA revêt un caractère défensif et anticipatif, loin des fantasmes du robot tueur.

De manière beaucoup plus concrète et dans le cadre de la mission « transformation digitale » de l’armée de terre, des expérimentations ont été menées dans de nombreuses garnisons pour améliorer le quotidien des soldats et les impliquer dans le processus de transformation. On peut citer l’interface de connexion automatique pour le recueil de données technico-logistiques des matériels terrestres (ICAR) qui optimise le travail du bureau maintenance et logistique (BML) testée dans 9 régiments et 1 base aérienne[4]. Tout l’enjeu est alors d’accompagner le changement au plus près des unités opérationnelles et de généraliser les expérimentations à succès dans toutes les garnisons.

L’intégration de l’IA au niveau métier implique donc une réelle stratégie RH et un accompagnement du changement au plus près de l’opérationnel.

« L’aviation, c’est du sport » aurait dit Foch lors d’une démonstration aérienne en 1910, refusant ainsi de voir l’extraordinaire potentiel qu’allait offrir la maitrise des airs aux armées modernes. Comme l’aviation, l’intelligence artificielle est une innovation de rupture. L’IA appliquée aux problématiques de défense et de sécurité est une révolution tant culturelle que stratégique et opérationnelle. Ne soyons pas les Foch du XXIe siècle !

0 commentaire
Poster un commentaire

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
Image CAPTCHA
Saisissez les caractères affichés dans l'image.
Back to Top