• Print
  • Decrease text size
  • Reset text size
  • Larger text size
29/11/2017

Le Nudge : Géopolitique du coup de pouce

Dans un article publié en octobre sur le blog Secteur Public, nous vous présentions le concept du nudge, c’est-à-dire l’ensemble des leviers permettant d’orienter les comportements des individus. Dans le présent article, nous revenons sur les nombreuses applications de ces outils à la sphère publique, à l’étranger comme en France

A la suite de la publication du livre Nudge en 2008, qui fit entrer le sujet dans le débat public, Cass Sunstein, l’un de ses deux coauteurs avec le récent prix Nobel d’économie Richard Thaler, devint l’un des conseillers influents de l’administration Obama. Il supervisa de 2009 à 2015 l’office en charge de la préparation et de l’analyse d’impact des textes réglementaires, et inspira la création de la Social and Behavioral Sciences Team en septembre 2015. L’objectif avoué de cette structure était d’exploiter les recherches en psychologie de la décision pour renforcer l’efficacité des politiques publiques.

Sous son impulsion, de nombreux projets pilotes ont été conduits aux Etats-Unis, portant sur la mise en œuvre des politiques du gouvernement fédéral dans les domaines de l’agriculture, de la défense, de la santé et de l’éducation. L’une des expériences a ainsi porté sur les formulaires adressés par l’administration fiscale aux petits commerçants. L’ajout d’une case à cocher attestant de l’honnêteté des informations saisies sur le montant des ventes réalisées a permis une augmentation de 1,59 millions de $ des taxes prélevées en un trimestre.

Avant cela, le Royaume-Uni avait été le premier pays à se doter d’une agence fédérale dédiée à l’influence des sciences du comportement sur les politiques publiques. Depuis 2010, la Behavioral Insights Team conseille en effet le gouvernement britannique sur la meilleure approche à adopter pour l’atteinte de ses objectifs en matière de santé publique, de fiscalité ou de retour à l’emploi. L’un de ses travaux récents a porté sur les prescriptions effectuées par les professionnels de santé. Les médecins ayant recours le plus fréquemment aux antibiotiques reçurent une lettre leur présentant leur place dans la répartition statistique des prescripteurs de ce type de médicaments. Celle-ci eut pour effet une réduction de 3% des prescriptions d’antibiotiques les six mois suivants.

La Behavioral Insights Team s’est distinguée par des expériences innovantes, et une généralisation régulière des mesures ayant fait leurs preuves expérimentalement. L’ajout d’une photo du véhicule à la lettre de relance pour les mauvais payeurs du Vehicle Excise Duty, une taxe individuelle sur les voitures, a ainsi permis de faire progresser les taux de paiement de 40 à 49%. Dans le même domaine, le dernier rapport d’activité du BIT fait état d’une réduction de 20% des récidives constatées en matière d’excès de vitesse dans l’East Sussex, après la tenue d’un discours pédagogique justifiant l’instauration des limitations de vitesse aux conducteurs en infraction.

Plus d’une dizaine de pays se sont dotés depuis de “nudge units” consacrées aux incitations douces au service d’objectifs de politique publique. Parmi eux l’Inde, l’Australie, le Canada, l’Indonésie et le Pérou. Les Pays-Bas ont adopté une démarche en réseau, dans laquelle chaque ministère dispose de sa propre unité dédiée aux applications des sciences du comportement. Ces cellules disposent d’une autonomie relative dans leur champ d’intervention, et leur coordination est assurée ensuite au niveau gouvernemental, sous l’autorité du Premier ministre. Il s’agit en effet de trouver un équilibre entre la centralisation, qui offre une impulsion politique, des moyens plus importants, et une meilleure élaboration et diffusion de la connaissance, et la décentralisation, nécessaire pour la conduite d’expérimentations et la démonstration de l’efficacité des dispositifs testés. Les unités les plus efficaces sont celles qui facilitent les échanges entre le niveau central et les agences ou les collectivités.

La recherche du modèle le plus favorable à l’innovation se poursuit. Après avoir été la première agence gouvernementale dédiée au sujet du Nudge, la Behavioral Insights Team est devenue entreprise, détenue par le gouvernement britannique, le think tank Nesta, et ses propres employés. Ce statut lui permet d’étendre le champ de ses interventions, notamment à l’étranger, et de travailler en lien avec les “nudge units” créées au sein de chaque ministère au Royaume-Uni.

Si la France ne s’est pas encore dotée d’une unité dédiée, le Secrétariat général pour la modernisation de l’action publique (SGMAP) s’est emparé du sujet et a appuyé la Direction générale de l’offre de soins, du Ministère des Solidarités et de la Santé, dans la mise en place du programme Simphonie, qui avait notamment pour objectif la simplification des démarches à l’hôpital. Ce programme a impliqué des expérimentations dans une trentaine d’établissements pilotes. Les travaux ont porté sur la lisibilité des informations fournies à l’usager, et ont permis d’aboutir à la systématisation du SMS envoyé au patient en amont de son rendez-vous, lui rappelant les documents qu’il aurait à fournir.

Les Etats n’ont pas le monopole du Nudge. Beaucoup de gouvernements et d’organisations internationales adoptent aujourd’hui cette approche dans la conception de leurs interventions. Le laboratoire J-Pal (Abdul Latif Jameel Poverty Action Lab), fondé par l’économiste française Esther Duflo teste rigoureusement l’efficacité des dispositifs de lutte contre la pauvreté, du microcrédit aux incitations en matière de scolarisation. Depuis 2015, la Banque Mondiale mène des expérimentations sur les incitations comportementales dans 52 pays. Ces démarches s’inscrivent dans un mouvement plus large, qui pourrait être défini comme l’application de la démarche expérimentale à la conception de politiques publiques. Il s’agit en effet de neutraliser l’effet d’autres variables, en séparant le groupe testé et un groupe contrôle, et de mesurer les résultats produits par l’incitation évaluée.

En dépit de la richesse et de la diversité des preuves de l’efficacité du Nudge, c’est toujours au même exemple que revient Richard Thaler lorsqu’il lui est demandé d’exposer ses travaux. Il reprend invariablement l’expérience de la mouche, représentée graphiquement au fond des urinoirs de l’aéroport d’Amsterdam, qui renforça instantanément la précision des usagers. Une mesure clinique permit d’établir que les éclaboussures avaient été réduites de 80%. L’aéroport réalisa aussitôt 8% d’économies sur son budget de nettoyage. 

0 commentaire
Poster un commentaire

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
Image CAPTCHA
Saisissez les caractères affichés dans l'image.
Back to Top