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08/02/2017

Quel avenir pour l'informatique de l'Etat ?

En décembre 2016 s’est tenu à Paris le Sommet du Partenariat pour un Gouvernement Ouvert (PGO). Ce sommet a rassemblé plus de 4 000 délégués provenant de 135 pays dont 15 chefs d’Etat, 50 ministres, qui ont échangé sur l’ensemble des initiatives existantes ou à créer pour promouvoir la transparence de l’action publique et la gouvernance ouverte, améliorer la participation citoyenne à l’élaboration des politiques publiques, renforcer l’intégrité publique et combattre la corruption, et ceci grâce notamment aux nouvelles technologies et au numérique. « Open source », « Open data », « concertation », « co-création des politiques publiques » ont été les mots clés de ce sommet qui s’est conclu par 6 nouvelles adhésions : l’Allemagne, l’Afghanistan, le Burkina Faso, la Jamaïque, le Luxembourg, le Pakistan.

La Direction interministérielle du système d’information et de communication de l’Etat (DINSIC) et la mission Etalab ont contribué à la construction et l’organisation de ce sommet en partenariat avec le Ministère des affaires étrangères et du développement international (MAEDI).

Sia Partners s’est entretenu avec Henri Verdier, Directeur interministériel du numérique et du système d'information de l'Etat, afin de comprendre le rôle de la DINSIC dans le cadre de ce sommet et plus largement mieux appréhender ce qu’est la DINSIC et l’ambition qu’elle porte au sein de l’Etat en France. 

 

Sia Partners : Qu’est-ce que le PGO ? Et pourquoi la DSI de l’Etat est en charge de tels sujets ?

Henri Verdier : « Le Partenariat pour un gouvernement ouvert est une initiative multilatérale qui associe à part égale des Etats et des organisations non gouvernementales. Cette initiative a été lancée en 2011 par 8 Etats : les Etats-Unis, le Brésil, l’Indonésie, le Mexique, la Norvège, les Philippines, l’Afrique du Sud, le Royaume-Uni. Elle a pour objectif de repenser la démocratie après internet et à l’ère de la révolution numérique. Dans ce cadre, les 75 membres du PGO travaillent à mettre en place des initiatives qui traduisent les aspirations des citoyens aujourd’hui : mieux les associer aux décisions des administrations, garantir la transparence de l’action publique, partager les informations et les données qui peuvent l’être.

La France a adhéré à ce partenariat en 2014 et préside le PGO depuis septembre 2016. C’est à ce titre qu’elle a organisé le Sommet qui s’est tenu à Paris des 7 au 9 décembre derniers.

La mission Etalab, qui est chargée de l’open data et de l’ouverture de l’action publique, souhaitait rejoindre ce partenariat car il constituait un levier essentiel de sa mission : la possibilité de partager avec des pairs sur ces sujets essentiels, autant pour apprendre des meilleures pratiques que pour partager une vision, une ambition et des résultats dont notre pays peut être fier et qui sont reconnus internationalement. Mais surtout, il a permis de monter des projets de partenariats internationaux extrêmement concrets sur la transparence de l’achat public, la politique de contribution des Etats au logiciel libre, la transparence sur les bénéficiaires effectifs des entreprises, etc.

Mais au fond, vous posez une autre question : « est-ce le rôle d’une direction informatique d’organiser un sommet mondial sur la démocratie ? ». La question est légitime.

La réponse, c’est que la DINSIC n’est pas seulement une DSI, mais beaucoup plus une direction de la transformation numérique. La DINSIC appartient au Secrétariat général pour la modernisation de l’action publique (SGMAP). C’est donc un service du Premier ministre qui, par construction, est chargé de porter une visée de modernité.

Cette modernité passe, cela va sans dire, par la maîtrise de l’informatique. Quelle organisation aujourd’hui peut prétendre être puissante, efficace, maîtriser ses coûts, améliorer ses services sans une grande maîtrise de son système d’information et sans une capacité à créer rapidement des services ? C’est indispensable. Mais la maîtrise de l’informatique ne suffit pas. L’Etat, comme toute organisation, doit embrasser la révolution numérique, intégrer l’agilité, apprendre à utiliser les données… Et il doit s’approprier la modernité des formes d’action qui sont nées dans le numérique, apprendre à agir en transparence, à susciter la contribution, à coopérer autour de communs contributifs, à se penser comme une plateforme…  Avec le Partenariat pour un gouvernement ouvert, la France rejoint le club des modernisateurs qui essayent de penser les « GovTech » et surtout une démocratie rénovée après la révolution numérique.

C’est la cohérence de l’action de la DINSIC : accroître notre maîtrise informatique, intégrer les formes les plus modernes de création de service, mais aussi repenser la façon dont l’Etat crée et délivre des services pour les administrations et les usagers, développer les stratégies ouvertes, créer un Etat plateforme ou renforcer les infrastructures informatiques de l’Etat afin que la puissance publique puisse mettre en œuvre ce qui relève de ses prérogatives de façon performante, pertinente et légitime.

 

Sia Partners : La DINSIC réunit quatre entités : la DISIC, le RIE, Etalab, et l’incubateur de services numériques. Qu’est-ce qui relie ces quatre entités ?

H.V. : « Comme je viens de le dire, ces quatre structures sont aujourd’hui unies dans un projet cohérent de transformation numérique de l’action publique, qui passe par la capacité informatique, par une stratégie d’Etat plateforme adoptée par tous les ministères, par une  certaine vision de la création de services apportant un bénéfice réel aux utilisateurs, par une stratégie d’ouverture (aux innovateurs, aux écosystèmes, à la société civile) et par l’adoption des logiques d’ouverture et de collaboration qui sont au cœur de la révolution numérique.

Ces quatre structures ont leur propre histoire. En février 2011, le même jour, a été créées deux structures : la Direction interministérielle des systèmes d’information et de communication (DISIC), DSI groupe de l’Etat et la mission Etalab.

La DISIC, devenue le service performance des services numériques de la DINSIC, est une structure de coordination des DSI ministérielles, qui rompt avec une organisation dans laquelle chaque ministre est responsable de son SI. Elle vise la naissance d’un SI unifié et cohérent de l’Etat. Elle anime par exemple le Conseil des SIC de l’Etat se réunissant deux fois par an et le comité des DSI ministériels se réunissant une fois par mois à l’invitation du DISIC. Très tôt, la DISIC a lancé des projets de normalisation pour définir le cadre stratégique du SI de l’Etat, a travaillé sur la sécurisation des grands projets, la fonction RH, la trajectoire budgétaire de l’informatique de l’Etat, a développé certaines composantes de l’Etat plateforme comme France Connect ou a porté un engagement particulier sur les SI RH après l’arrêt du projet Opérateur national de paye (ONP). Elle organise également des projets de mutualisation et notamment le Réseau interministériel de l’Etat (RIE), qu’il était plus pertinent de produire à l’échelle interministérielle, dans un service à compétence nationale rattaché à la DISIC. Cinq ans plus tard, le RIE dessert déjà 11.000 points, et a permis une amélioration du débit de 50 % associée à une baisse des dépenses de 30 %, tout en permettant d’ouvrir une passerelle d’accès à Internet sécurisée.

La mission Etalab a été créée en 2011 dans une approche inspirée de l’open government initiative, impulsée en 2009 par l’administration Obama pour contribuer à la transparence de l’action publique. A la suite de la création de la mission, la France a, par ailleurs, été la première à instaurer une fonction d’Administrateur général des données - Chief Data Officer – au niveau de l’Etat, lorsque j’ai été nommé à cette fonction en septembre 2014.

La mission Etalab est en charge d’ouvrir les données, avec l’idée qu’elles seront réutilisées et réinterprétées par des administrations et des startups qui créeront de nouveaux services. La mission a développé un nouveau portail data.gouv.fr, accompagné les administrations dans l’ouverture de leurs données, et accompagné l’élaboration de la loi pour une République numérique. Mais par ailleurs, pour mettre en œuvre cette mission, les équipes ont commencé à animer des écosystèmes, organiser des hackathons [1], introduire une culture devops ’[2], créer de nouvelles API [3].

Ces initiatives ont fait naitre l’idée de créer des « startup d’Etat », petites équipes autonomes développant des projets avec les méthodes et les valeurs des startups, et apportant de ce fait le sel de la révolution numérique à la sphère publique. Cette idée permettra la naissance de l’incubateur de services numériques, au sein de la DINSIC, qui propose une nouvelle façon nouvelle de produire du service public, en développant des services numériques -par exemple, Le taxi, Mes aides.gouv.fr, La bonne boîte…- avec des méthodes agiles et innovantes basées sur l’expérimentation. Tous ses projets sont présentés sur le site  www.beta.gouv.fr.

Ce sont ces histoires parallèles qui, se rejoignent aujourd’hui pour former la DINSIC avec un même objectif : doter l’Etat de systèmes d’informations et d’infrastructures fiables, rassembler les compétences nécessaires pour mettre en œuvre les nouveaux services publics numériques, concourir à une action publique plus performante et adaptée aux besoins des citoyens. Il existe de nombreuses synergies entre ces différentes entités : on ne peut pas ouvrir les données si les systèmes d’informations et les infrastructures informatiques ne sont pas sécurisés, il n’est pas possible de promouvoir l’innovation s’il n’existe pas de systèmes d’informations et d’infrastructures informatiques performantes.

C’est ainsi qu’en 2015, lorsque le SGMAP est réorganisé, il confie à la DINSIC, l’ensemble des sujets qui touche à la modernisation numérique de l’Etat. »

 

Sia Partners : Comment la DINSIC porte l’ambition de modernisation numérique de l’Etat ?

H.V. : « Afin de répondre à cet enjeu de modernisation numérique de l’Etat, et j’irai même plus loin, de transformation numérique de l’Etat, la DINSIC agit sur trois plans : restaurer la maîtrise du socle informatique de l’Etat ; promouvoir une informatique moderne (c’est tout l’enjeu de la stratégie de l’Etat plateforme) ; et favoriser l’expérimentation et l’innovation radicale, en son sein et par des tiers, par exemple en créant de nouveaux services via les incubateurs de l’Etat ou en rendant accessible des jeux de données publiques.

Restaurer la maîtrise du socle informatique de l’Etat

Le risque d’obsolescence technologique de l’Etat est plus que réel. L’Etat ne maîtrise plus suffisamment les fonctions de base de son informatique. Pour faire face à cette situation critique, qui pèse sur la capacité même d’agir des administrations publiques, il est essentiel que l’Etat restaure la maîtrise de ses projets de systèmes d’information et de ses infrastructures informatiques.

C’est ce à quoi contribue la DINSIC, en travail interministériel, à travers plusieurs projets d’infrastructure interministérielle (Réseau interministériel de l’Etat, mutualisation des Data center des administrations centrales ou le Cloud de l’Etat…) et la sécurisation de projets ministériels stratégiques. Depuis 2011, à travers ses missions d’audit réglementaires, la DINSIC a, ainsi, rendu un avis sur une vingtaine de projets de systèmes d’informations majeurs et appuyé les ministères pour la sécurisation de 30 autres, pour un montant d’investissements total de plus de 800 millions d’euros.

Par ailleurs, si on veut que les projets de systèmes d’informations réussissent et éviter les dérapages, il faut faire l’effort de simplifier les processus métiers et de retrouver de l’agilité pour les faire évoluer, plutôt que de demander à l’informatique d’intégrer des règles administratives ou des normes règlementaires qu’il n’est pas capable d’absorber !

Enfin, il est indispensable d’acquérir les bonnes compétences informatiques pour rester performant. Les projets actuels sont trop longs alors que dans le privé, certains projets sont mis en œuvre en quelques mois. Pour l’Etat c’est plusieurs années ! Derrière cette exigence de performance, ce sont les prérogatives de puissance publique de l’Etat qui sont en jeu.

Cette ambition est par ailleurs inenvisageable sans une profonde réforme de la fonction ressources humaines (RH) en matière de numérique et de système d’information et de communication, chantier que nous avons ouvert avec la Direction générale de l'administration et de la fonction publique(DGAFP), et sans un travail budgétaire, que nous avons ouvert avec la Direction du budget, et qui doit permettre aussi bien de continuer à baisser le coût du socle informatique de l’Etat, qu’à être capable de financer des investissements ambitieux susceptibles d’apporter un retour sur investissement au-delà de la seule dépense informatique.

Créer un Etat plateforme 

Afin que l’Etat soit performant, il doit se doter d’une informatique moderne. Une informatique moderne doit être agile, ouverte et modulaire, c’est-à-dire que chaque composante doit pouvoir servir à plusieurs usages, aussi bien de la part d’autres services de l’Etat que, lorsque cela est possible, de la part de la société civile. C’est une informatique qui permet de partager les ressources, en mettant en commun des données, des capacités d’authentification, des systèmes d’information géographiques, du code, des systèmes de paiement et bien plus.

Mettre en place une informatique moderne pour la sphère publique c’est donc créer un Etat « Plateforme » qui comprenne les méthodes de création de valeur qui ont fait le succès des grandes plateformes numériques (et dont nous parlions, avec Nicolas Colin, dans notre ouvrage L’Age de la multitude [4]). Ce chantier est déjà initié dans la stratégie plateforme de la DINSIC, avec api.gouv.fr, avec France Connect… Et ces initiatives conduisent le mouvement des ministères pour créer une autre informatique au sein de l’Etat.

Expérimenter et innover

Créer une informatique moderne nécessite d’expérimenter, de tester, d’échanger, ce qui demande bien souvent à l’Etat d’apprendre une nouvelle attitude, plus ouverte, plus à l’écoute. Lorsque l’Etat a souhaité renouveler son marché cadre d’achat de logiciel libre par exemple, un forum a été mis en place par Etalab pour débattre du marché cadre d’achat de manière à ce que les entreprises qui créaient des logiciels libres, les ministères et les prestataires se concertent et partagent leurs meilleures propositions.

La DINSIC promeut une culture de l’expérimentation et de la concertation. Elle a soutenu à ce titre le programme des « Entrepreneurs d’intérêt général » [5] qui s’inspire des Presidential innovation fellows [6] de l’administration Obama. A la DINSIC, l’innovation est, en particulier, portée par l’incubateur de services numériques. Il prouve la possibilité de bâtir des services numériques publics rapides et efficaces qui partent des besoins réels des usagers, et surtout, il le fait. C’est ainsi qu’est né, par exemple, le projet La Bonne Boîte qui est aujourd’hui utilisé quotidiennement par la moitié des agents de Pôle Emploi et qui augmente de 20% la probabilité de retour à l’emploi à six mois des demandeurs d’emploi qui l’utilisent.

Le travail d’ouverture des données publiques effectué par Etalab est un autre vecteur majeur d’innovation, cette fois-ci porté par des tiers via la réinterprétation et l’utilisation qui en est faite par des innovateurs externes - citoyens/producteurs/développeurs- pour créer de nouveaux services d’intérêt général.

 

[1] Hackathon : réunion d’un groupe de développeurs volontaires pour faire de la programmation informatique collaborative

[2]  Culture devop’s : culture visant au rapprochement du développement de la mise en service d’un outil lors de son développement. Le devop’s est une démarche de standardisation, d’industrialisation et d’automatisation visant à fiabiliser et à fluidifier la production avec deux socles : l’intégration et le déploiement continu.

[3]  API (Applications Programming Interface) : interface de programmation qui permet de se « brancher » sur une application pour échanger des données.

[4]  COLIN N., VERDIER H., L’âge de la multitude : entreprendre et gouverner après la révolution numérique, Paris, Armand Collin, 2012, 288 pages

[6]  Presidential innovation fellows est un programme de bourses compétitives qui associe les meilleurs innovateurs du secteur privé, des organismes sans but lucratif et du milieu universitaire aux principaux innovateurs du gouvernement pour collaborer à des solutions qui visent à produire des résultats significatifs en quelques mois. Il a été créé en 2012 par les Etats-unis et a fonctionné en continu depuis lors. Le programme se concentre sur la production de résultats mesurables, en utilisant des techniques d'innovation de l'industrie privée comme Lean Startup, Design Thinking et Agile Development. https://presidentialinnovationfellows.gov/

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