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01/02/2017

J0 2024 : Pourquoi les grandes villes se les arrachent-elles ?

La Ville de Paris a lancé officiellement, le 23 juin 2015, sa candidature pour l’organisation des Jeux Olympiques de 2024. Commence alors une course effrénée de plus de deux ans entre Paris, Los Angeles et Budapest pour convaincre le Comité International Olympique (CIO) que l’une de ces trois villes est la plus à même d’accueillir ces Jeux. 

Entre les études d’impacts, les discours mobilisateurs et les collectes de dons, de nombreux moyens sont mobilisés pour convaincre les acteurs publics et privés de soutenir ce projet. Mais certaines villes font le choix de se retirer de la course. C’est notamment le cas de Rome qui annonçait, fin septembre 2016, le retrait officiel de sa candidature suite à d’importantes inquiétudes budgétaires. La maire de Rome, Virginia Raggi, avait en effet estimé qu’il serait « irresponsable » de dire oui à cette candidature étant donné le niveau d’endettement de la ville [1].

Dans un contexte où les études d’impacts élaborées à la demande des villes candidates promettent d’importantes retombées économiques, comment appréhender de façon objective ces questions budgétaires ? Le risque financier associé à l’organisation des JO est-il une réalité ? Si oui, qu’est-ce qui pousse aujourd’hui de si nombreuses collectivités publiques à se lancer dans la course aux Jeux ?

 

 

Un budget prévisionnel de 6,2 milliards d’euros, financé à 24% par des fonds publics

Le budget de la ville de Paris est estimé à 6,2 milliards d’euros pour l’organisation des Jeux. Il s’agit du montant prévisionnel le plus élevé de l’histoire des JO. Il se décompose en deux parties : le budget du Comité d’Organisation des JO (COJO) qui s’élève à 3,2 milliards d’euros, et le budget hors-COJO qui s’élève à 3 milliards d’euros [2].

Le budget COJO est assez constant d’une édition à une autre. Il correspond aux frais nécessaires à la tenue, durant six semaines, des JO et de leur pendant olympique : gîte, couverts et transport des athlètes, installation et déplacement des médias, embauche de personnels, factures d’énergies et installations sportives temporaires. Ce budget est financé par la billetterie, le programme des sponsors et la contribution du Comité International Olympique (CIO) à hauteur de 1,51 milliard d’euros.

Le budget hors-COJO, quant à lui, regroupe l’ensemble des infrastructures durables construites ou aménagées à l’occasion des Jeux et qui perdureront ensuite pour répondre à un besoin effectif de la population après les JO. Il servira à la construction d’un village olympique, d’un centre des médias, d’un parc aquatique, d’une salle de 7000 places et à la réalisation de travaux d’accessibilité pour les personnes handicapées dans les transports. Le budget hors-COJO est financé à parité entre des fonds privés et des fonds publics. Les fonds publics sont estimés à 1,5 milliards d’euros, avec comme premiers contributeurs, l’Etat (1 milliard d’euros), la région Ile-de-France (209 millions d’euros), la ville de Paris (145 millions d’euros) et le département de la Seine-Saint-Denis (135 millions d’euros)  [3]  [4]  [5].

Sur les trente dernières années, tous les budgets prévisionnels d’organisation des JO ont été dépassés

L’exercice des JO n’est pas sans risque. Au contraire. Plusieurs études ont mis en avant les risques économiques associés à l’organisation d’un tel évènement. Les villes candidates auraient en effet tendance à minimiser les coûts des travaux et d’organisation et à surévaluer les bénéfices qu’elles pourraient tirer des Jeux.

 

 

Dans une étude publiée en juin 2012 [6], Wladimir Andreff souligne la prédominance de la « malédiction du vainqueur » (communément désigné en anglais par l’expression « the winner’s curse »). Ce mécanisme renvoie au fait que le vainqueur propose le projet le plus ambitieux mais sous-estime les coûts réels et surestime les recettes. Ainsi, « surcoûts, révisions des projets, retards, déficits financiers et endettement sont tellement répandus [dans l'histoire des Jeux Olympiques] que cela suffit à en conclure que la malédiction du gagnant est la règle plutôt que l'exception. »

La réflexion des auteurs d’une étude [7]  conduite par le cabinet Microeconomix, spécialisé dans l’analyse microéconomique, aboutit aux mêmes conclusions. Leur analyse met en évidence les écarts parfois considérables entre les budgets prévisionnels et les coûts effectivement supportés par les villes organisatrices. L’histoire des JO montre que depuis 1968, l’estimation des coûts de l’organisation des JO au moment de la candidature sous-estime à coup sûr les coûts qui seront réellement supportés par la collectivité. Le constat des auteurs est sans appel : « La candidature de Paris risque, malheureusement, de ne pas faire exception à la règle. »

 

 

Les différentes études montrent donc qu’il est possible d’évaluer le coût réel de l’organisation des JO et que dans la majorité des cas, le budget prévisionnel dépasse le budget réel. Mais qu’en est-il des bénéfices ? Les villes sont-elles capables de les mesurer ?

 

Aujourd’hui, calculer les bénéfices issus de l’organisation d’un évènement sportif tel que les JO est un exercice difficile

Les impacts pouvant découler de l’organisation d’un événement sur un territoire, tel que les Jeux Olympiques, sont multiples. Les experts s’accordent à définir deux types d’impacts : les impacts directs et les impacts indirects.

Selon un rapport de la Direction Générale des Entreprises [8], les impacts directs, appelés également impacts primaires, correspondent à une « stimulation liée aux achats effectués auprès des entreprises par les organisateurs de l’évènement et les visiteurs ». Les méthodes de calcul des impacts directs sont variées mais reposent principalement sur deux calculs :

  • Le calcul de l’impact découlant de l’organisation de l’événement. Il est évalué à partir des éléments comptables des structures organisatrices.
  • Le calcul de l’impact généré par les achats et consommations des différentes catégories de visiteurs durant leur présence sur le territoire. Seules les dépenses qui n’auraient pas été réalisées sur le territoire sans la présence de l’évènement sont prises en compte.

Les impacts indirects, quant à eux, se définissent comme des « ressources nouvelles qui se diffusent dans l’économie locale du fait des relations clients-fournisseurs entre les entreprises du territoire et des achats effectués localement par les individus ayant perçu une rémunération en lien avec la tenue de l’évènement ». Afin de les mesurer, il existe différentes méthodes (modèle entrée-sortie, multiplicateur keynésien, modèle d’équilibre général calculable, …) mais leur fiabilité est étroitement liée à la qualité des modèles utilisés et à la pertinence des hypothèses sur lesquels ils reposent. Comme le précise le rapport de la Direction Générale des Entreprises, « ces outils développés généralement par des laboratoires universitaires et plus rarement des sociétés privées ne sont généralement pas disponibles en France à l’échelle locale ».

Les impacts indirects tels qu’ils sont définis ci-dessus renvoient à des impacts économiques de court terme et ne semblent pas appréhender la totalité du sujet. Qu’en est-il des impacts extra-économiques de moyen et de long terme ? Ayant des effets déterminants sur le fonctionnement de l’économie locale et nationale, les négliger conduirait à des conclusions erronées. Nous proposons donc une troisième catégorie d’impacts, appelée impacts indirects de second degré, qui regroupe l’ensemble des impacts sociaux, environnementaux et culturels qui stimulent l’économie d’un pays. Ces impacts peuvent concerner l’aménagement du territoire, la notoriété d’une ville, le bien-être collectif, la fierté nationale ou encore, la visibilité des activités sportives représentées aux JO.

Afin d’illustrer ces propos, intéressons-nous aux conséquences de la victoire des boxeurs français à Rio sur le nombre d’inscriptions dans les clubs de boxe. Suite aux six médailles obtenues par la sélection tricolore en août dernier, dont deux en or pour le couple Tony Yoka et Estelle Mossely, les clubs de boxe ont été pris d’assaut dans tout le pays. Selon la Fédération Française de Boxe Anglaise, le nombre de licenciés est passé de 52 000 à 57 000 entre 2015 et 2016, soit une croissance de 10%. La victoire des Français a déclenché un regain d’intérêt pour ce sport – illustré ci-dessous par le nombre de recherches Google – et a ainsi conduit à l’augmentation du nombre d’inscriptions dans les clubs.

La notion d’impact indirect se rapproche de celle d’externalité positive, qui correspond aux effets positifs induits par une activité économique, mais s’en distingue en allant au-delà. Nous en proposons ainsi deux composantes :

  • Les impacts indirects de premier degré, qui correspondent aux retombées économiques indirectes qui proviennent de la diffusion des ressources au sein de l’économie locale ;
  • Les impacts indirects de second degré, qui regroupent l’ensemble des impacts indirects extra-économiques. Cette catégorie d’impact résulte d’une stimulation indirecte des aspects sociaux, environnementaux et culturels de l’économie nationale. Les retombées peuvent être extra-économiques, telles que l’augmentation de la notoriété d’une ville, mais également économiques, telles que l’augmentation du chiffre d’affaires d’un club de boxe suite à la croissance du nombre d’inscrits.

 

Les impacts indirects de second degré justifieraient l’engagement des villes dans la course aux JO en leur permettant de franchir le seuil de rentabilité

Les villes qui se lancent dans la course aux JO, en tant qu’acteurs économiques rationnels, recherchent avant tout la rentabilité. Les gains associés à l’organisation de l’évènement doivent être supérieurs aux coûts.

Nous avons vu que lors des précédentes éditions des JO, les budgets prévisionnels avaient dépassé les budgets réels. Les impacts économiques directs et indirects n’avaient pas permis de compenser les coûts induits par l’évènement. La rentabilité supposée de l’évènement reposerait donc sur des éléments qui ne sont aujourd’hui pas évalués : les impacts indirects de second degré.

Parmi les impacts indirects de second degré déjà identifiés se trouve la notoriété internationale que peut apporter un événement sportif hautement médiatique à la ville organisatrice. Les villes cherchent avant tout à briller et à renforcer leur image de marque. Dans le cas de Paris, la ville souffre depuis plusieurs mois d’un déficit d’image suite aux attentats et au contexte économique difficile. Accueillir les JO permettrait à la ville lumière de capter l’attention internationale, de relancer l’économie touristique et d’attirer les investissements étrangers.

L’aménagement du territoire constitue également un enjeu majeur, les grands projets sportifs agissant comme un catalyseur des grands projets de développement urbain. De Grenoble à Turin en passant par Barcelone, nombreuses sont les villes à avoir utilisé les Jeux pour accélérer leur transformation urbaine. Les JO 2024 seraient ainsi un levier pour accélérer le Grand Paris et réaménager la Seine-Saint-Denis. Dès le début de l’aventure, le département du 93 s’est trouvé au centre du chantier. En mars 2015, Anne Hidalgo louait déjà les qualités de la Seine-Saint-Denis en expliquant qu’il s’agissait d’un territoire « stratégique » de par son « ouverture sur le Nord de l’Europe » et « le chemin jusqu’à Roissy ».

Enfin, tous les autres types d’impacts indirects de second degré entrent dans l’équation. Il peut s’agir de l’accès aux infrastructures sportives avec la construction d’un parc aquatique situé en face du Stade de France, de la nutrition avec Elior Group qui a choisi d’apporter son soutien financier à la candidature de Paris sur le thème « Sport, nutrition et bien-être » ou encore de la santé avec l’augmentation de la pratique sportive des Français. Enfin, l’augmentation du nombre d’activités sportives proposées à l’école, le bien-être collectif, le bénéfice social ou encore la fierté nationale font également partie de cette dernière catégorie d’impacts.

Conclusion

Lorsque l’on pense aux retombées économiques d’un évènement sportif, deux catégories d’impacts nous iennent à l’esprit : les impacts directs et les impacts indirects de premier degré. Cependant, il existe une troisième catégorie d’impacts dont l’importance serait déterminante dans la décision des villes d’accueillir les JO : les impacts indirects de second degré. Associés aux impacts directs et aux impacts indirects de premier degré, ils permettraient aux organisateurs d’atteindre le seuil de rentabilité et justifieraient ainsi leur engagement dans la course aux Jeux.

 

[1] http://www.lesechos.fr/sport/omnisport/0211381014489-jo-2024-rome-jette-...">http://www.lesechos.fr/sport/omnisport/0211381014489-jo-2024-rome-jette-...

[2] http://www.lexpress.fr/actualite/sport/en-direct-jo-2024-budget-sites-se...

[6] W. Andreff. Pourquoi le coût des Jeux Olympiques est-il toujours sous-estimé ? La ”malédiction du vainqueur de l’enchère”. Papeles de Europa, 2012, pp.3-26.

[7] E. Frot & J. Gooris. Quels effets économiques peut-on attendre de l’organisation des Jeux Olympiques à Paris ?, Microeconomix

[8] Maurence, E. ; Direction générale des Entreprises (DGE). La mesure de l’impact économique d’un évènement touristique (2012)

 
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